"Ma culture cinématographique, ce n’est pas des films, mais le souvenir que j’en ai" : une interview de Xavier Veilhan
Xavier Veilhan fait partie de cette petite communauté d’artistes français à pouvoir revendiquer une renommée internationale et une véritable légitimité dans le champ de l’art contemporain. En 2009, son exposition (dans les deux acceptions du terme) au Château de Versailles dans le cadre du programme annuel « art contemporain à Versailles », a contribué à confirmer ce statut, en dévoilant au grand public ses sculptures monochromes conçues spécialement pour l’occasion : carosse polygonal en pleine course, ballons suspendus et ces statues monumentales de sculpteurs célèbres modélisés en 3D à partir de séances de « pose » numérique. L’occasion d’approfondir un lexique plastique qui déploie des formes géométriques à la fois hermétiques et ludiques, complexes et immédiatement frappantes. Un minimalisme feint, caractérisé par une certaine pureté des lignes et des palettes réduites voire monochromes, qui ne verse pas dans l’expérimentation abstraite, mais explore les limites du figuratif.
On connaissait son goût pour la musique et ses amitiés avec des artistes comme Sébastien Tellier ou Air, avec lesquels il a collaboré. On connaît moins ses films. Sept courts-métrages tournés entre 2002 et 2008, que l’on a pu découvrir dans des expositions personnelles, mais qui n’avaient jamais fait l’objet d’une projection exhaustive. C’est à l’initiative de Côté Court, festival du film court en Seine-St-Denis, que ces films seront réunis et projetés en salle, du 16 au 26 juin prochain.
On y découvrira des films muets, peuplés de personnages souvent mis en scène dans des séquences de construction, qui parfois échouent, et qu’ils reprennent inlassablement. Des humains en proie à des objets qui leur échappent, et qui essaient de créer par tous les moyens possibles.
On a voulu rencontrer le plasticien pour évoquer cette facette moins connue de son travail, son approche du medium cinématographique, des idiots, Sébastien Tellier sur un voilier, un ours, et Zidane.

Le Film du Japon, 2002. Photogramme.
Réalisation Xavier Veilhan ; coprodution CCA Kitakyushu, JRP Editions,
Genève, & Anna Sanders
Film muet en couleur, 8’30’’
Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris
Copyright : Veilhan/Adagp, Paris, 2011
The Creators Project : Vos expositions sont parties intégrantes de votre travail artistique. Elles ne sont pas qu’un simple accrochage mais sont en quelque sorte le prolongement de vos œuvres. Peut-on considérer cette projection comme une exposition ? Vous l’avez conçue et pensée comme telle, comme une proposition artistique ?
Xavier Veilhan : Je dirais presque même que les œuvres sont le prolongement de l’exposition, c’est-à-dire que je fais des œuvres pour faire des expositions. Ce qui m’intéresse en l’espèce dans les films c’est la production de la chronologie, avec une forme de narration très ouverte. Un peu comme quand on raconte un rêve, il y a souvent une espèce de contradiction entre l’impression qu’on a de ce rêve et notre capacité à l’expliciter. Mes premiers films étaient fondés sur une forme d’activation de sculptures ou d’objets, qui devenaient des petites saynètes, par exemple la construction d’un objet. C’est une démarche qui est autant de l’ordre du cinéma, des westerns que je regardais enfant par exemple, que des émissions de bricolage où tout est parfait, le montage est millimétré, les ciseaux coupent bien, la colle ne coule pas. Ma culture cinématographique, ce n’est pas des films, mais le souvenir que j’en ai. D’une certaine manière, je reproduis ça en faisant des films qui sont comme le souvenir qu’on pourrait avoir d’un film.
J’ai l’impression que vos films révèlent une approche assez matérialiste, processuelle, du cinéma. Vos films jouent en permanence avec les techniques propres au médium, le cinétisme, le temps, le mouvement, des procédés comme les plans de coupe, les ellipses, et pourtant votre approche est moins théorique que ludique.
Ce qui m’intéresse, c’est l’idée de progression. On trouve souvent l’idée de boucle dans mes films, une idée qui se prête bien à des films muets de 6-7 minutes. L’approche n’est pas du tout la même que pour un long-métrage, ou un épisode de série comme Sex and the City. Ce qui m’intéresse c’est d’être tout à coup en prise avec une forme de déroulement, de chronologie, donc avec un début et une fin, mais la dernière scène n’est jamais un achèvement, une véritable conclusion, un point final narratif.
Il y a des toujours des plans qui viennent casser la chronologie, pour ne pas qu’elle se répète, qu’elle ne soit pas linéaire.
Il y a des formes qui se répètent comme le cercle, la boucle, la sphère, qui sont des formes assez récurrentes dans mon travail et que l’on retrouve dans mes films. Mon approche du cinéma est plus la mise en animation de photographies, une approche scientifique, presque de physiologiste, grâce à une technique du morcellement, de découpage du temps qui permet d’analyser ce qui se passe alors que l’œil ne pourra pas le faire. Donc c’est aussi une manière, comme dans le cinétisme et les problématiques d’optique, de révéler une chose qui est présente mais qui n’est pas visible, qui est d’ailleurs la fonction assignée à l’art en général. Je ne crois pas que l’artiste soit un inventeur, qui reçoit les idées tombées du ciel, c’est une sorte de travailleur qui va révéler des choses existantes par son travail et l’attention qu’il porte au monde et à son environnement.

Drumball, 2003. Photogramme.
Réalisation Xavier Veilhan ; coprodution Arthurpym & Anna Sanders Films.
Film muet en couleur, 8’30’’
Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Copyright : Veilhan/Adagp, Paris, 2011
Je me demandais ce qu’incarnaient vos personnages. Ils sont toujours anonymes, génériques et muets. Est-ce que ce sont des facettes, des sculptures ? Ils sont parfois un peu idiots.
L’idiotie, c’est la singularité poussée à l’extrême, si l’on reprend la définition qu’en donne Clément Rosset. L’idiotie n’est pas la bêtise, c’est la solitude en fait, c’est l’incapacité à transmettre des choses. C’est ça que je trouve intéressant, le fait qu’ils soient tout seuls. La manière dont mes personnages sont construits ou pas construits, c’est justement qu’ils ont des petites spécificités, mais, effectivement, ils sont à la fois uniques et génériques. Ils ont une existence qui semble guidée par quelque chose de social, ils ont des uniformes, ou des tuniques de sport, comme si le champ social avait imprimé sa marque sur eux.

Keep the Brown, 2003. Photogramme
Réalisation Xavier Veilhan ; coprodution Arthurpym & Anna Sanders Films.
Film muet en couleur , 7’40’’
Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris
Copyright : Veilhan/Adagp, Paris, 2011
Il y a un personnage qui se détache dans un film, c’est vous. Mais vous déguisé en ours. C’est quoi le sens de ce travestissement ?
Ce n’est pas moi en fait. Enfin, c’est moi à certains moments mais pas toujours. J’ai un ami américain très grand et très fort qui jouait l’ours. C’est un élément d’animalité. L’endroit le plus humain, c’est l’endroit le plus générique de l’homme, donc c’est souvent une figure animale sur laquelle on va facilement projeter une figure anthropomorphique. Souvent, c’est les animaux qui se tiennent debout, un pingouin par exemple, une marmotte, un ours, un singe etc. En ce moment je travaille beaucoup autour de la figure du gorille, qui est une figure extrêmement touchante. Il y a une propension naturelle à projeter des caractères humains sur des animaux, ce qui est une aberration par ailleurs, mais une belle aberration.
On sent une certaine tendresse. Dans le film il se fait un peu chahuter, du coup on a de l’empathie pour lui.
Oui. Et Il y a aussi une volonté de montrer qu’on est jamais devant un vrai ours, on est devant un homme dans un déguisement d’ours. Je voulais que l’artifice soit assumé. il y a une sorte d’entente avec le spectateur sur le statut de la représentation.
Ça me fait penser à ce film de Fischli & Weiss, Der Rechte Weg (la voie droite ; 1983), dans lequel les deux artistes se promènent en Suisse déguisés en rat et en ours avec des costumes assez cheaps.
Oui, ce film est fantastique, ce sont des artistes que j’aime énormément. Ils réussissent quelque chose très difficile, car ce ne font jamais des films comiques, mais il y a toujours beaucoup d’émotion d’humour, et en même temps une véritable profondeur, c’est extrêmement touchant. C’est très facile, dans la littérature, au cinéma ou ailleurs dans le faire des trucs tristes, c’est beaucoup plus difficile de réaliser des œuvres à la fois drôles et touchantes.
Ils ont une forme de naïveté très touchante oui.
“Oui tout leur travail est comme ça. Je ne sais pas si vous connaissez cette série de sculptures en argile grise qui représentent des petites saynètes, Soudain cette vue d’ensemble (1981-2006). Une des sculptures, "Mick Jagger et Brian Jones rentrant chez eux satisfaits après avoir composé “I can’t get no satisfaction” représente les deux musiciens marchant dans la rue, c’est fantastique et très beau. Je n’avais pas du tout cette référence en tête en faisant mes films, mais c’est un travail que j’aime beaucoup. Quand on emploie certaines formes, par exemple l’image de l’ours, c’est déjà une mascotte, une forme intégrée. Ce qui m’intéresse dans le rapport à l’animal, c’est sa présence a priori, avant même que l’échange se fasse avec la personne qui regarde. On sait par exemple se représenter un crocodile, un cheval, ce sont des personnages mentaux.
Furtivo est forcément un peu à part. C’est votre dernier film, et il est plus long que les précédents, on y trouve plus de personnages, et il est vraiment différent plastiquement, avec plus de décors, une palette de couleurs plus grande, et plus de narration. On y voit le personnage principal, joué par Sébastien Tellier, progresser dans une intrigue à la James Bond avec un voilier, des voitures, l’océan, le soleil… C’est un saut qualitatif ou un projet à part ?
J’ai pu faire Furtivo car j’ai eu accès à plusieurs choses essentielles. D’abord le Lingotto, ce site industriel historique de Fiat près de Turin, un bâtiment imposant avec des pistes d’essai pour les modèles de la firme. Et Stealth, qui est le dernier bateau d’Agnelli, un grand voilier noir très spectaculaire, surtout pour un fan de voile comme moi. J’ai eu accès à ces deux éléments, j’ai eu cette chance, et j’ai voulu en faire quelque chose. J’ai commencé à construire une histoire autour de cette possibilité. C’est un film qui n’est pas généré par une histoire mais par des objets, un bâtiment et un bateau. Et entre ce bâtiment et ce bateau, il y a la famille Agnelli, l’épopée de Fiat, des histoires industrielles, beaucoup d’éléments forts et qui auraient été la trame de ce film. J’ai aussi voulu tourner quelque chose qui soit un peu comme un film d’entreprise autour de Fiat, sauf qu’ils ne m’ont pas payé pour et qu’ils n’avaient aucune raison de le faire. Ça peut être aussi un clip pour Sébastien Tellier, un bout d’une scène perdue d’un James Bond dans certains plans…
Sébastien Tellier a tout de suite fait partie du projet ?
Je lui ai d’abord demandé de composer la musique, et d’être le personnage principal du film. Ce qui m’intéressait c’était sa capacité à ne pas jouer, à être comme l’ours dans Keep the Brown. J’aime beaucoup la manière dont il ne joue pas. On ne peut pas dire qu’il joue mal, mais il n’est pas naturel.
Vous travaillez à nouveau avec un musicien, Christophe Chassol, pour la projection des films à Côté Courts. Il improvisera une bande-son live pour les courts-métrages ?
Oui c’est un musicien qui a beaucoup travaillé sur des bandes originales de films. C’est un type très particulier, il a joué avec Phoenix, un groupe plutôt pop, mais par ailleurs il vient de musique savante, et il a des origines et une culture antillaises qu’on retrouve aussi dans sa musique. Il est au croisement de différentes cultures et il est vraiment très doué. Il va accompagner les films, avec une bande-son improvisée sur scène au piano. Je ne sais pas du tout ce que ça va donner, c’est la première fois qu’on fait ça, mais ça devrait être vraiment intéressant.
Vous avez d’autres projets de films en ce moment ?
Avant-hier, j’étais sur un bateau de course, un grand trimaran. J’ai tourné des images avec une caméra de sport, je commence à réfléchir à cette esthétique « sportive », je me penche beaucoup sur ce type d’images en ce moment.
Un peu comme le film de Philippe Parreno sur Zidane (Zidane, un portrait du XXIe siècle ; 2006). . Il a filmé un match de Zidane avec le Real Madrid en temps réel avec une vingtaine de caméras qui ne lâchaient pas le joueur. Je crois qu’il a choisi le mauvais match parce que Zidane se prend un carton rouge et se fait expulser avant la fin si je me souviens bien.
Oui, c’est assez impressionnant, il faut le voir. Il y a un côté « tour de force » technique, c’est à qui va lâcher le premier, le réalisateur ou le joueur. C’est vraiment l’immersion qui est intéressante dans ce film. En fait, on voit un mec courir et jamais toucher la balle. Il court tout le temps…
C’est un peu idiot aussi.
Oui mais c’est intéressant. Il y a cet artiste que j’aime beaucoup, Rineke Dijkstra, qui a filmé dans une discothèque des adolescents dansant sur fond blanc (“The Krazy House, Liverpool. 2008-2009”) et c’est très beau parce que la danse est extraite de tout contexte. On entend la musique, mais tout à coup, il y a une espèce d’absurdité, d’obscénité, et c’est sublime. Et c’est la même chose quand on suit Zidane courir après un ballon. On ne comprend pas ce qu’il se passe, il y a une espèce une espèce d’aberration, et c’est ce qui est beau.
Filmographie :
Furtivo, 2008. Music Sébastien Tellier ; co-produit par Renaud Sabari/AIA productions & Xavier Veilhan. 28 minutes ; dvd. Courtesy Andréhn & Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Radiator En collaboration avec Michael Elion. 7 minutes 14 ; dvd. Courtesy Andréhn et Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Keep the Brown, 2003. Dirigé par Xavier Veilhan ; co-produit par Anna Sanders Films. 7 minutes 40 ; dvd. Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Drumball, 2003. Dirigé par Xavier Veilhan ; co-produit par Anna Sanders Films. Color silent movie. 8 minutes 30 ; dvd. Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Le Film du Japon, 2002. Dirigé par Xavier Veilhann ; co-produit par CCA Kitakyushu, JRP Éditions, Genève, & Anna Sanders Films. 8 minutes 30 ; dvd. Courtesy Andréhn – Schiptjenko, Stockholm ; Galerie Perrotin, Paris.
Ces films seront projetés dans le cadre des soirées [10×2] du festival Côté Court, qui aura lieu du 15 au 26 juin 2011 à Pantin. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site internet du festival.
Plus d’information sur les exposition à venir et le travail de Xavier Veilhan sur son site internet http://www.veilhan.net/
Illustrations reproduites avec l’autorisation de l’artiste. Xavier Veilhan est représenté par l’ADAGP. 2011
Crédit portrait : © The Selby




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