The Creators Project à la Gaîté lyrique : une interview de Yoshi Sodeoka

Auto-portrait de Yoshi Sodeoka

On a entendu parler du musicien et plasticien new yorkais Yoshi Sodeoka quand sa série de vidéos inspirées de l’esthétique prog rock a commencé à envahir le net. Ses « concepts albums » nous ont tellement fascinés et éberlués qu’on lui a immédiatement demandé d’en projeter quelques uns à Paris, dans le cadre de notre programmation à la Gaîté lyrique. Mais comme on aurait trouvé un peu « brut » de vous les montrer sans introduction, on a d’abord voulu discuter à Yoshi pour savoir quel type de planètes inconnues étaient en orbite dans son esprit malade.

The Creators Project : Vous travaillez en ce moment sur une série de vidéos inspirées par les albums de rock progressif des années 1970. Comment vous est venue cette idée ? Qu’est ce qui vous attire dans ce genre ?
Yoshi Sodeoka :
À l’origine, ça vient d’une proposition de film recalée. Quelqu’un est venu me voir pour me proposer un projet d’installation de film très complexe, donc je me suis associé avec mon pote Daron Murphy et j’ai proposé cette idée d’un film conceptuel sur la mythologie grecque antique et le prog-rock, un truc un peu ridicule. Je crois qu’aucun membre du jury n’a capté l’idée malheureusement. C’était peut-être un peu trop mystique. Du coup on a décidé de continuer de notre côté, sans soutien.

Le truc aussi c’est que j’ai passé pas mal de temps à revisiter tous ces albums géniaux de prog-rock. Des groupes comme King Crimson et Soft Machine, et évidemment Pink Floyd. Et la liste peut continuer. J’ai toujours aimé ce genre de musique, j’ai longtemps été un fan de prog-rock refoulé. Quand j’étais ado, je n’écoutais que du punk hardcore, j’étais même dans un groupe. Les punks devaient nécessairement s’opposer à ce de rock de stade prétentieux, et évidemment, il y a quelque chose dans le prog-rock de fondamentalement pas cool. C’était pas cool de dire à mes potes que j’écoutais Yes. J’étais pas trop dans leur délire et leur style, les flammes, les capes, comme celle de Peter Gabriel période Genesis. C’était trop théâtral pour moi, et ce style ne m’intéresse toujours pas.

Mais ces derniers temps, il y a quelque chose de l’ordre de la philosophique qui vient se synchroniser avec mes idées de films expérimentaux. C’est peut-être la structure musicale complexe et cette sorte de message mystique risible. L’aspect technique du prog-rock est vraiment incroyable à écouter. L’autre raison c’est que j’en ai eu assez de faire des vidéos numériques très courtes, un peu rapides. Et j’ai toujours associé mon art vidéo avec des genres musicaux. J’ai fait de la noise pour mon DVD de 2005 Noise Driven Ambient Audio and Visuals, qui compilait des films noise. Puis j’ai essayé d’intégrer une idée un peu punk et métal dans mon art vidéo sur mon DVD de 2009 Video Metal. Il y avait des vidéos hyper rapides et violentes, l’opposé complet du prog-rock. Maintenant j’ai envie de me tourner vers autre chose, quelque chose de plus suave, mais étrange. Et comme cette idée est plus complexe que ce que je fais d’habitude, j’aurai peut-être besoin de financement pour la concrétiser. On va peut-être créer un Kickstarter ou un truc comme ça.

Trailer de Video Metal (2009)

La bande son de ces vidéos a été composée par Daron Murphy et vous. Comment s’est passé cette collaboration ? Quel rôle a joué le prog rock dans cette musique ?
On ne fait jamais de live ou de « jam ». C’est toujours des enregistrements qu’on fait chacun de notre côté dans nos studios. On s’envoie des fichiers Logic toute la journée et à la fin on a un morceau, et ça marche très bien. J’ai toujours du mal à travailler avec quelqu’un sur mes visuels, mais pas pour la musique. J’aime bien écouter les idées des autres et m’en servir. Daron a toujours plein d’idées et moi, en général, j’en ai aucune, donc c’est plutôt pas mal. Pour ce projet on a essayé de rassembler toute l’influence prog-rock de notre jeunesse, à part les flammes et les capes donc. On rejette immédiatement tout ce qui est trop dramatique, trop théâtral. On préfère le cheesy.

Vous avez récemment été exposé aux Pays-Bas, dans l’expo collective The New Psychedelica au MU. Comment a évolué l’idée de « psychedelia » depuis les années 1960 ? Comment s’applique-t-elle à votre travail ?
La commissaire de l’expo Francesca Gavin a dit un truc que je trouve très juste. L’idée d’un nouveau « psychedelia » n’a aucun rapport avec la drogue, à l’inverse des années 1960. Aujourd’hui le thème, c’est plus le rapport des artistes à la surcharge d’informations et au développement frénétique des nouvelles technologies qui caractérisent notre époque moderne. Mais l’effet créé par les artistes psychédéliques d’aujourd’hui avec ces flots de couleurs et ces visuels scintillants est peut-être similaire aux effets des drogues psychédéliques. Pour moi, le but est de créer des visuels hypnotiques qui vrillent le cerveau, sans avoir recours à des substances chimiques louches. Si les gens se disent « putain qu’est ce qui se passe » en regardant mes vidéos, c’est « psychedelia ».

Capture d’écran de Radioactive Mountain

Vous pouvez nous parler de votre processus de création ? Depuis l’idée originale jusqu’au résultat final. Vous procédez toujours de la même façon ?
Ça dépend vraiment. Mais quand je commence un nouveau projet, j’essaie toujours de ne pas être complètement obsédé par les nouvelles technologies. C’est toujours tentant de bidouiller des nouvelles fonctionnalités de logiciels, des nouveaux équipements et des effets inédits, mais je prends du recul et je me dis « qu’est ce que je veux exprimer avec tout ça » ? Je réfléchis au message avant toute chose, pour éviter que le résultat soit juste moi en train de m’amuser au milieu d’un tas de gadgets.

Justement c’est quoi tous ces gadgets ? Vous avez quoi dans votre panoplie de designer ?
Les classiques comme After Effects et Logic, sur un Mac Pro. Je n’ai aucun logiciel fait maison, ou personnalisé, ce genre de choses. J’aime les outils communs et utilitaires. Et j’ai quelques guitares, une basse et deux ou trois synthés. J’avais pas mal d’instruments analogiques avant. Mais je suis en train de réduire la voilure. Je tends vers un certain minimalisme en ce moment. Je garde quand même des pédales à effets déconneurs pour le son, et j’ai un mixeur vidéo Panasonic WJ-MX10, couvert de poussière et de toiles d’araignées. J’ai aussi un caméscope JVC VHS acheté sur eBay pour moins de 100$. Et une télé de cette marque inconnue, CRT, que je photographie pour mes tirages. J’ai du matériel un peu vieux et cheap en fait.

<b<Vous présentez toujours vos vidéos avec de la musique live ? Comment vous réagissez quand on remixe un de vos projets, comme E*Rock pour le 41 Strings de Loomstate ? ça vous a plu ?
Non je montre rarement mes vidéos avec de la musique. Je ne suis pas un VJ ou quoi que ce soit, et je n’ai aucune envie de le devenir. Mais je ne suis pas opposé à ce qu’on se serve de mes vidéos pour un live, si l’idée est bonne. Dans mes vidéos, j’utilise toujours des éléments samplés d’un peu partout. Comme des Youtube du gouffre, des films de série B, et autres. Je les modifie de fond en comble et je me les approprie. Donc je me dis que si quelqu’un mixait mes vidéos, ça serait comme re-sampler mon matériau déjà samplé. Ca s’inscrit complètement dans ma pratique.

Quand les gens de 41 strings m’ont contacté, j’ai tout de suite su que je voulais le faire. J’ai tout de suite contacté E*Rock pour me filer un coup de main. Il avait déjà créé des visuels live pour les clips de mon groupe de Portland, Nice Nice, il y a des années. Surtout c’est un véritable musicien et plasticien sur lequel je peux toujours compter. Et ce que j’aime chez E*Rock, c’est qu’il arrive toujours à créer des trucs cools, des effets de feedback vidéo assez vintage, avec sa propre patte. J’aime sa technique lo-fi qui réussit à transformer complètement mes vidéos et en faire quelque chose de nouveau. Donc oui j’étais très content du résultat.

Qu’est ce que vous présenterez à la Gaité lyrique ?
Plusieurs nouvelles pièces extraites du projet prog-rock dont je parlais tout à l’heure. Certaines vidéos n’ont même jamais été diffusées online. Et je mixerai des pièces plus anciennes qui sont dans mon DVD Noise Driven Ambient Audio and Visuals.

Capture d’écran de Violet Dark Spring of the Numinous Orb

Vous pouvez nous parler des artistes ou mediums qui vous inspirent ?
Il y aurait trop de noms à citer, donc je ne vais pas me lancer. Mais pour ce qui est des médiums, j’aime m’impliquer à la fois dans la musique et les arts visuels, puisque voir de l’art inspire ma musique. Et écouter de la musique me donne de l’inspiration pour des nouvelles pièces plastiques, et vice versa. Les deux mediums s’influencent mutuellement et se complètent assez bien. Je ne sais même plus si je voulais devenir artiste ou musicien à l’origine. Je crois que je ne voulais pas choisir. Donc aujourd’hui, je fais des choses qui combinent les deux. J’ai du mal à me retrouver dans mes catégories traditionnelles, genre beaux-arts ou musique ou je ne sais pas. C’est comme ça. Je dois revendiquer un certain statut « inclassable », au moins pour le moment. Mais la distinction entre arts plastiques et musique est de plus en plus floue de toute façon. Je me retrouverai bien quelque part, un jour.

Vous êtes donc artiste et musicien, comment la technologie et internet a-t-elle transformé votre travail ou vos méthodes ?
Pour moi, ce qui est génial avec internet, c’est qu’on peut communiquer avec des créatifs du monde entier, et partager des idées avec eux. Et ils m’inspirent pour améliorer mon travail. C’est assez cool.

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