Tragedy of the Commons [Palais de Tokyo]

par Alexis Guillaume 21 juillet

Sous une triste pluie de juillet, l’architecture imposante du Palais de Tokyo et ses milliers de mètres carrés surplombant la Seine pourraient constituer une carte postale post-apocalyptique. Cet affect général humide et angoissant qui se prête particulièrement bien à l’expérience très intéressante s’y déroule à l’intérieur. Aux confins de la biologie, de l’éthologie expérimentale, de la performance et de l’art contemporain, l’installation The Tragedy of the Commons de Robin Meier et Ali Momeni provoque un mélange complexe de fascination, de curiosité infantile et de prostration.

Dans l’Alcôve du Palais, on pénètre dans une salle plongée dans l’obscurité par des tentures noires, éclairée par un unique projecteur dissimulé dans les replis du plafond. Une lumière tamisée baigne sur deux modules distincts. Le premier, constitué de trois pots posés en triangle contenant de gigantesques champignons, est relié à une plateforme plus grande par le biais d’un fin tube en plastique transparent. Cette seconde plateforme est circulaire, elle soutient plusieurs points cardinaux surélevés reliés à un pôle central par d’étroites passerelles. Le tube de plastique se jette dans cette espèce d’arène. Au premier abord, l’attention est attirée par deux humidificateurs placés face à face autour de la première plateforme. C’est en s’approchant que l’on découvre la raison d’être, et , surtout, le matériau principal de l’installation : dans un petit bac de terre s’agglomèrent une masse informe de fourmis. Les bêtes s’activent, portent, se déplacent en tous sens dans une sorte de mouvement brownien, pour constituer un gigantesque transit digne d’une autoroute.

Le tube sert de sorte de tunnel de circulation à la colonie qui s’y presse dans un trafic considérable. De petits tas de feuilles jonchent la route, patiemment accumulés par des fourmis ouvrières qui viennent régulièrement décharger leur chargement. Les fourmis qui peuplent cette installation appartiennent à la famille Atta aussi connues sous le nom de fourmis coupe-feuille. Cette ‘race’ se distingue par une forte division sociale du travail au sein de la colonie, qui distribue les statuts, tâches et déplacements de façon rigide et instinctive. Elles sont pourvues d’une tête généralement plus large que leur abdomen, qui trouble la perception et donne l’impression trompeuse qu’elles marchent à reculons. Une fois arrivée sur la seconde plateforme, les fourmis circulent de manière chaotique, et l’on réalise rapidement que c’est la structure qui forme et organise leurs mouvements. Sur chaque point cardinal se trouve, en alternance, de la nourriture, ou bien un leurre, comme un Atlas ou du papier. Le contenu de la plateforme change régulièrement, et ainsi la colonie est confrontée à une constante réorganisation des lieux susceptibles de contenir de la nourriture. Les fourmis sont donc constamment amenées à repenser leurs déplacement et leur manière de se nourrir.

Tragedy of the Commons intéresse parce qu’elle arrache la colonie à son milieu classique pour la forcer à se réadapter à un espace radicalement nouveau. Réalisée en collaboration avec le Laboratoire d’Ethologie Expérimentale et Comparée de l’Université Paris XIII, cette installation souligne avec justesse l’importance de la structuration et des principes d’organisation naturels d’une colonie, et remplit, de ce point de vue, une fonction d’étude d’économie comportementale. La Reine est invisible, abrité au cœur du champignon, et chaque individu est assigné à une tâche fixe, découpage de feuilles ou transport de nourriture.
D’un point de vue plastique, cette installation module et transforme des flux pour insuffler de la vie à une architecture froide et presque mathématique. Une sorte d’alliage plastique blanc constitue le terrain de survie de cette colonie. Celle-ci mélange des contours adoucis à une candeur de laboratoire. S’ajoute une projection vidéo issue des multiples caméras surélevées filmant de près l’activité des fourmis sur les points cardinaux. Si on peut observer de près le travail des fourmis en vidéo, le plus enrichissant est cependant l’ambiance sonore reproduite par de petits amplificateurs en collaboration avec les hauts parleurs de la salle. Le résultat est une agrégation d’un petit cliquetis et de ponctuels bruits sourds. Une tranquillité qui se répète, en quelque sorte, à l’image du travail constant et perpétuel de ces milliers de membres de la colonie.

On vous invite à consulter le site de l’exposition, sur lequel devrait être bientôt mis en ligne un entretien vidéo, que l’on peut visionner au Palais, avec les deux créateurs à l’origine de cette initiative

Crédits photos: Fabrice Gousset – Vue de l’exposition Tragedy of the Commons de Robin Meier et Ali Momeni, du 8 juillet au 18 septembre 2011, Palais de Tokyo

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